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Depuis quelques années, les villes suisses disent vivre un mouvement de "retour en ville", de "gentrification", et on parle de plus en plus souvent de "bobos", cette nouvelle classe sociale qui partagerait l'aisance des classes supérieures, mais pas ses valeurs. Qu'en est-il?

La brève étude qui suit résulte exclusivement de l'exploitation des données sur les professions exercées par la population active entre 2010 et 2013, selon le relevé structurel. Suivant les travaux de Marie-Paule Thomas (Thomas M.-P. (2011): En quête d'habitat: choix résidentiels et différenciation des modes de vie familiaux en Suisse, Thèse EPFL No. 5010), nous avons regroupé les professions exercées en quelques classes, visant à distinguer les classes sociales, et particulièremement entre classes supérieures traditionnelles (professions dirigeantes, cadres supérieurs, cadres de la vente, professions libérales) et classes supérieures "néo-urbaines" - en d'autres termes, les bobos gentrifieurs: professions des sciences humaines, architectes, urbanistes, designers, artistes, etc. A côté de ces catégories, les grands groupes de professions (professions intermédiaires, personnel de bureau, de vente, de services, ouvriers, opérateurs, manutentionnaires et agriculteurs) sont également représentés.

L'analyse statistique spatiale de ces catégories permet de différencier nettement, selon deux axes, la population active de Suisse:

- Le premier axe différencie d'une part les "néo-urbains", les gentrifieurs: humanistes, architectes, médecins et juristes, artistes, designers, professeurs et enseignants, qui s'opposent spatialement à une classe moyenne travailleuse, formée des professions techniques - techniciens et ouvriers principalement.

- Le second axe différencie plus classiquement entre riches et pauvres: professions dirigeantes, cadres supérieurs commerciaux et financiers, entrepreneurs d'un côté, manoeuvres, ouvriers de la construction, conducteurs de machines, personnel de vente et des services de l'autre.

En combinant ces deux axes, il est possible de mettre en place une typologie des quartiers et localités de Suisse en six classes, qui se décline comme suit:

Les quartiers aisés traditionnels se déclinent en deux classes:

- Les quartiers aisés récents: la proportion de professions dirigeantes, d'entrepreneurs et de cadres y est forte, mais celle des intellectuels y est faible. On retrouve dans ce groupe avant tout les banlieues aisées récentes, largement périurbaines, par exemple autour de Morges et Nyon dans l'arc lémanique. Ces localités regroupent environ 600'000 actifs, soit 15% du total.

- Les quartiers aisés anciens: on y trouve les deux types de classes supérieures, traditionnelles et intellectuelles: chefs d'entreprise et cadres supérieurs y côtoient intellectuels, professeurs d'uni, médecins, architectes. Ce sont les "beaux quartiers", de la goldküste zurichoise aux beaux quartiers de l'est lausannois et de la rive gauche genevoise. 500'000 actifs y résident, soit 12% du total environ.

Pour leur part, les quartiers de néo-urbains aisés se déclinent également en deux classes:

- les quartiers gentrifiés: ils comportent une très forte proportion de professions intellectuelles créatives, qui y occupent une place prépondérante - des nouveaux quartiers riches d'architectes, d'humanistes, de designers, d'artistes. Ils sont exclusivement présents en ville, et encore, seulement dans les grandes. A Lausanne, les quartiers de l'hyper-centre, du Maupas, de Sous-Gare, de Florimont et de Montchoisi répondent à cette description; à Genève, ils sont plus rares, concentrés au sud et à l'est de Plainpalais. Environ 200'000 actifs y résident, soit environ 5% du total.

- les quartiers bohêmes: on y trouve un melting pot de classes populaires et de professions intellectuelles - ce sont les quartiers en voie de gentrification. Ils sont également presqu'exclusivement urbains: à Lausanne, on y retrouve l'essentiel des quartiers péricentraux à l'exception des quartiers déjà gentrifiés. On y trouve ainsi Valency, Cour, et tout le nord-est de la ville. A Genève, les Grottes, les Pâquis, la Cluse, la Jonction. Plus intéressant, certains quartiers de villes moyennes s'apparentent désormais à ce type: Saint-Martin à Vevey, les centres-villes neuchâtelois, yverdonnois et sédunois, Pouillerel, Beauregard et Succès à la Chaux-de-Fonds - voire des endroits plus surprenants, comme Puidoux-Chexbres ou le plateau de Diesse. Un peu moins de 300'000 actifs appartiennent à ce groupe, soit environ 7% du total.

Enfin, restent deux types de quartiers qui ne sont pas concernés par les variations résidentielles des classes supérieures de la société.

- les quartiers populaires, qui se distinguent avant tout par la forte présence en leur sein des classes défavorisées: travailleurs non qualifiés, ouvrierts du bâtiment, personnel de la vente et des services. En ville, ces quartiers tendent à disparaître, mais il en reste encore quelques uns, comme Malley, Montoie, la Bourdonnette ou Bellevaux à Lausanne, Châtelaine et Aïre à Genève. Ils sont beaucoup plus nombreux en banlieue (Renens, Meyrin, Vernier) et dans les villes moyennes où ils dominent souvent. Plus de 750'000 actifs résident dans ces quartiers, soit presque 20% du total.

- les quartiers de classes moyennes: ils sont moyens à tout points de vue, et se caractérisent avant tout par une nette absence d'intellectuels urbains. On n'en trouve pratiquement pas en ville, mais ils dominent très nettement les banlieues et le domaine périurbain; près de la moitié du total des actifs y réside, soit 1'650'000 personnes.

En conclusion, on remarquera surtout que les types résidentiels se discriminent très fortement selon la localisation, et qu'en Suisse aussi, les villes sont en voie de colonisation avancée par une nouvelle classe sociale supérieure, qui tend à en évincer les classes sociales moyennes et surtout populaires. De ce fait, la ville tend socialement à se distinguer de son environnement, en abritant une population qui lui est de plus en plus spécifique.

Source : OFS & MicroGIS


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